Point de vue
L'universalisme, cache sexe de l'homme blanc, par Isabelle Germain
LEMONDE.FR | 11.05.10 | 13h22
Le point de vue de Monsieur Ezra Suleiman intitulé Schizophrénie française sur les quotas est plutôt étrange (Le Monde du 28 avril). Selon lui, la France est contre les quotas. Puis, il affirme qu'elle est "un des rares pays à promulguer des lois qui en instaurent et sans que cela choque".
Double déni de réalité. La France n'est pas contre les quotas : un sondage réalisé en septembre dernier par Ipsos pour le groupe GEF (Grandes écoles au féminin) montre que 55 % des diplômés (hommes et femmes) des plus prestigieuses écoles de France sont favorables aux quotas. Certes, les diplômés des grandes écoles ne représentent peut-être pas la France et un sondage peut être sujet à critiques, mais c'est toujours mieux qu'une affirmation sortie de nulle part. Ensuite, "sans que cela choque"… Entre ceux qui prétendent que ce serait humiliant pour les femmes d'être désignées par des quotas et celles qui finissent par s'y ranger en se bouchant le nez, difficile d'affirmer que ça ne choque personne.
Pire : l'histoire de la loi sur l'égalité dans la sphère économique n'est pas un long fleuve tranquille. Il a fallu attendre 2006 pour commencer à en parler. Oscillant entre déclarations enfiévrées et replis prudents sur fond de coquetteries juridiques, cette législation a tout du tango argentin. Le 23 février 2006, le Parlement adopte une première loi avec quotas progressifs… Croyant voir un danger, le Conseil constitutionnel s'auto-saisit de la question, jugeant que cette disposition était contraire au principe selon lequel "les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit". Illico, Marie-Jo Zimmermann, députée de la Moselle et rapporteure de l'Observatoire de la parité, dépose une proposition de loi constitutionnelle permettant, comme dans la sphère politique, de "favoriser l'égal accès des femmes et des hommes aux responsabilités professionnelles et sociales". Il a fallu attendre le 27 mai 2008 pour que l'amendement soit adopté. Ensuite, il fallait faire voter une nouvelle loi ordinaire pour passer à l'action. Adoptée à l'Assemblée nationale le 20 janvier dernier et en suspens jusqu'au vote du Sénat en juin prochain… Déjà, nombre de sénateurs UMP sont debout sur les freins. Alors, côté consensus, on repassera.
Monsieur Suleiman affirme ensuite que les femmes sont une minorité privilégiée par rapport à d'autres minorités dédaignées par la France. D'abord, les femmes ne sont pas une minorité. Elles représentent même plus de la moitié de la population. Et il y a, au sein de la population des femmes, des personnes appartenant à des minorités injustement sous-représentées dans les lieux de pouvoir. Double peine pour elles ! Ouvrir les portes du pouvoir aux minorités est en effet une question de justice, de respect de tous et d'intelligence puisqu'on est plus intelligents avec des talents variés qu'entre clones. C'est ainsi que se justifie la quête de diversité.
Concernant les femmes, la question ne se pose pas de la même façon. En leur barrant l'accès au pouvoir, la démocratie est amputée de la moitié de ses forces. On ne voit pas la vie dans la cité, la politique et l'économie de la même façon lorsqu'on s'occupe d'enfants au quotidien, lorsqu'on prend en charge le travail familial et domestique, lorsqu'on met en pratique la "solidarité entre générations". Or, aujourd'hui, 80 % de ces activités sont prises en charge par les femmes et ignorées par la politique. Aujourd'hui, par exemple, il existe une loi qui oblige les municipalités à créer un nombre de places de parking proportionnel au nombre de logements construits mais il n'existe aucune loi les obligeant à proposer un nombre de places en crèches proportionnel. (60 % des trajets effectués en voiture sont faits par les hommes et 64 % des enfants de moins de 3 ans sont gardés par leur mère qui cesse de travailler).
"LE PIB EST MASCULIN"
Les responsables politiques ne mettent pas le sujet sur la table et les journaux – dirigés par des hommes – ne dénoncent pas le manque. Ce versant de la vie de la cité tombe dans les oubliettes de la politique. De leur côté, les entreprises pénalisent leurs femmes salariées en leur offrant de moins belles carrières qu'aux hommes, les punissant ainsi de mettre au monde les enfants qui seront la richesse de demain.
Notre économie ne prend en compte que le versant masculin de la vie de la cité. Comme l'explique l'économiste Jean Gadrey, le sexe du PIB est masculin. Notre indicateur de richesses phare ne prend en compte que la production de biens et services. Tout le travail familial et domestique, et la prévention-santé ne comptent pas. Pourtant, ces activités représenteraient près de 50 % du PIB.
Et tout le monde trouve cela normal. Les économistes, les responsables politiques, les penseurs, les dirigeants de médias… Bref, ceux qui ont un avis autorisé dans le débat public sont très majoritairement des hommes qui prétendent avoir une pensée universelle. Leurs opinions et leurs priorités politiques font office de vérité. Alors pourquoi renvoyer dos à dos les minorités et les femmes pour lesquelles il faudrait condescendre à faire des quotas ? Il serait plus opportun de s'intéresser à la minorité qui détient le pouvoir : la caste des hommes, blancs, hétéros, à nom français, qui occupe les pouvoirs politique, économique, médiatique, intellectuel… Et de limiter leur participation au pouvoir à la proportion qu'ils représentent dans la société.
Isabelle Germain est directrice du webmagazine www.lesnouvellesnews.fr et l'auteure de Si elles avaient le pouvoir… (Larousse, 2009) et co-auteure du Dictionnaire iconoclaste du féminin avec Annie Batlle et Jeanne Tardieu (Bourin 2010).
jeudi 13 mai 2010
dimanche 9 mai 2010
Il manque 100 millions de femmes
Monde 08/05/2010 à 00h00
Il manque 100 millions de femmes
Interview
Esclavage sexuel, discriminations… des centaines de milliers de filles meurent chaque année victimes de cette oppression. Un couple de journalistes américains s’attaque, dans un livre manifeste, à cette fatalité.
Recueilli par Lorraine Millot Envoyée spéciale à New York
Ce livre peut vous changer. «Il est impossible de ne rien faire après l’avoir lu», a résumé George Clooney, saisi par Half The Sky, comme l’ont été nombre de lecteurs depuis sa sortie en septembre aux Etats-Unis. Publié en France sous le titre la Moitié du ciel, le livre de Nicholas D. Kristof et de Sheryl WuDunn, son épouse, est un manifeste. A l’instar de Dans la peau d’un Noir de John Howard Griffin pour le mouvement des droits civiques, ou du Printemps silencieux de Rachel Carson pour le mouvement écologiste, l’ouvrage se veut fondateur d’un nouveau mouvement abolitionniste pour mettre fin, cette fois-ci, à «l’esclavage des femmes» dans le monde.
Dans les bordels d’Asie, les deux auteurs ont rencontré des femmes et de toutes jeunes filles qui racontent comment elles ont été kidnappées et forcées à se prostituer. Dans le monde entier, la misère et la discrimination tuent chaque année près de 2 millions de femmes, rappellent-ils. Mais la Moitié du ciel propose aussi des solutions : libérer les femmes, les éduquer, c’est aussi le moyen le plus efficace de lutter contre la pauvreté en Asie ou en Afrique. Et chacun de nous peut y contribuer. Rencontre avec les auteurs, dans le bureau de Nicolas D. Kristof, éditorialiste reporter au New York Times. Née à New York d’une famille d’origine chinoise, Sheryl WuDunn y a rejoint son mari : elle a longtemps collaboré au New York Times, mais travaille maintenant pour une banque d’affaires.
Comment est venue l’idée de ce livre ?
Nicholas Kristof : Nous avons travaillé comme journalistes en Chine et couvert les événements de la place Tiananmen, en 1989, qui ont fait quelque 500 morts. Pendant des semaines, tous nos articles faisaient la une du journal. L’année suivante, nous tombons sur une étude selon laquelle 39 000 bébés filles meurent chaque année en Chine parce qu’elles n’ont pas le même accès à la nourriture et aux soins que les garçons. Jamais nous n’avions accordé le moindre article à ce sujet. Cela nous a menés à nous interroger sur le journalisme et aussi sur les violations des droits de l’homme en Chine. Les plus graves atteintes aux droits de l’homme ne sont pas forcément celles commises par le gouvernement. Ce sont plutôt celles infligées aux femmes, pour la seule raison qu’elles sont femmes.
Sheryl WuDunn : Mais la Chine montre aussi que les cultures peuvent changer. Il y a un siècle, c’était un endroit terrible pour une femme. Ma grand-mère a eu les pieds bandés [pratique interdite en 1912 puis en 1949, ndlr]. Aujourd’hui, tout n’est pas parfait, mais la Chine a fait un chemin considérable. Les femmes chinoises ont de larges perspectives, elles ne sont pas cantonnées au foyer, elles peuvent développer leur commerce ou leur entreprise, choisir leur emploi.
Votre livre est très dur : vous parlez «d’esclavage» des femmes dans certains pays d’Afrique ou d’Asie et dénoncez même un génocide des femmes. N’est-ce pas exagéré ?
N.K. : Chaque année dans le monde, on compte 2 millions de filles en moins que de garçons, car dans beaucoup de pays pauvres, le garçon est nourri et soigné en priorité sur la fille. Au total dans le monde, cela fait entre 50 et 110 millions de femmes qui manquent. C’est plus que le nombre de victimes de tous les génocides du XXe siècle.
Cela veut-il dire qu’en Occident, nous sommes complices ? Un génocide se produit et nous ne faisons rien ?
S.W. : Nous avons une certaine responsabilité. Comment pouvons-nous être un modèle de démocratie si celle-ci ne doit s’appliquer qu’à nos petits cercles ? Si nous tournons la tête pour ne pas voir ce qui se passe ailleurs ?
N.K. : Je ne dirais pas que c’est la faute de l’Occident. Mais si nous ne faisons rien, nous devenons complices. Pensez à ce que nous faisons en Afghanistan et au Pakistan : on dépense des sommes considérables pour tenter d’y installer plus de sécurité. On le fait en envoyant des soldats américains, qui coûtent un million de dollars par an et par soldat, ou en bombardant. Cet argent serait dépensé beaucoup plus efficacement si on investissait plutôt dans des écoles, notamment les écoles pour filles.
Vous êtes plutôt sévères avec les féministes que vous invitez à regarder au-delà de leur clocher. Elles ont dû apprécier…
S.W : Je n’ai jamais étudié la question des femmes à l’université. J’ai un grand respect pour le travail de certaines féministes. Mais elles s’adressent souvent à un cercle restreint, et nous voulons nous adresser au grand public.
N.K : Si ce livre n’avait été écrit que par Sheryl, je crois qu’il aurait été vite marginalisé. C’est injuste, mais le fait qu’un homme s’y consacre donne plus de crédibilité au sujet. Une amie féministe me l’a dit aussi : aux Etats-Unis, on n’a commencé à se soucier des droits des homosexuels que lorsque des hétérosexuels ont plaidé leur cause. De même, pour que l’on se soucie davantage des droits des femmes, il faut sans doute que les hommes en parlent.
Les dons individuels auxquels vous appelez ne suffiront pas à régler le problème. Que devraient faire nos responsables politiques ?
N.K. : Si l’Union européenne et les Etats-Unis alliaient leurs efforts pour permettre l’accès des produits africains à leurs marchés, cela serait un vrai espoir pour les économies africaines. Si le Sénégal avait une industrie pour faire des tee-shirts ou des chaussures pas chers à destination du marché européen, ce sont les femmes sénégalaises et leurs enfants qui en profiteraient.
Contre l’esclavage sexuel, que faire ?
N.K. : Nos politiques peuvent aider à braquer les projecteurs sur un sujet. Ils peuvent aller à Goma, dans l’est du Congo, où les viols et les violences contre les femmes sont systématiques. Si davantage d’hommes politiques y vont et passent quelques heures avec les survivants des viols, cela augmentera la pression pour y mettre fin. Hillary Clinton y est allée, sans se laisser arrêter par ses services de sécurité qui jugeaient cette visite trop dangereuse.
Quand Nicolas Sarkozy va en Inde, au-delà des visites d’usines, il peut aussi se rendre dans un refuge pour les femmes réchappées des bordels. La classe moyenne indienne ignore largement ce trafic des femmes. Lorsque des étrangers s’y intéressent, posent des questions, cela peut avoir un impact. Et cela est aussi valable dans d’autres pays comme le Pakistan, le Cambodge, le Vietnam… En France même, comme aux Etats-Unis, il y a certainement aussi des femmes victimes de trafic et forcées à la prostitution. On peut également donner le bon exemple en s’attaquant plus sérieusement au problème chez nous.
Sur ce point, vous prônez même la pénalisation des clients. Vous voudriez généraliser le modèle suédois à toute l’Europe, aux Etats-Unis ?
N.K. : Rien n’est parfait en ce domaine, mais le modèle suédois [qui pénalise depuis 1999 les clients des prostitués(e)s, ndlr] semble marcher plutôt mieux que les autres. Je suis surtout pour ce modèle dans tous les pays où il y a des trafics de femmes. En Inde, beaucoup de libéraux objectent qu’il vaut mieux légaliser la prostitution pour permettre aux femmes de gagner un peu d’argent et qu’elles apprennent à utiliser des préservatifs. Mais la réalité, notamment en Inde, est que la légalisation profite aux trafiquants : les filles sont kidnappées et enfermées dans des bordels qui ne sont pas vraiment surveillés. Aux Etats-Unis, je voudrais que l’expérience de la pénalisation soit tentée dans un Etat, pour voir si cela fonctionne.
Nicolas Sarkozy est très soucieux du rôle de la France dans le monde, que pourrait-il faire encore ?
N.K. : Il y a des pays, en Afrique particulièrement, où la France a une grande influence, une autorité morale. Dans l’Afrique anglophone, les gens parlent peu anglais. Dans l’Afrique francophone, ils parlent le français. Cela donne au gouvernement et aux médias français une réelle possibilité de peser sur l’ordre du jour. Vous pouvez dire que l’éducation des filles est une priorité. En République centrafricaine, la principale présence étrangère, ce sont quelques Français, et les troupes pour les évacuer en cas de troubles. Il y a un diplomate américain et quelques diplomates chinois. Même pas de présence de la Banque mondiale, le pays est pratiquement abandonné. Si quelqu’un peut y faire quelque chose en matière d’éducation, ce sont les Français.
Pour lutter cette fois contre l’esclavage des femmes, vous appelez à la création d’un mouvement abolitionniste. Où en est-il ?
N.K. : Aux Etats-Unis, notre livre s’est déjà vendu à 230 000 exemplaires, et nous préparons une série documentaire à la télévision, un jeu en ligne, une exposition itinérante, des conférences dans les universités… Chaque fois, à l’issue de ces présentations, des jeunes femmes viennent me dire : monsieur Kristof, j’ai lu votre livre et la semaine prochaine, je pars pour les Philippines, le Malawi, l’Equateur. Je les regarde, terrifié : dans ce contexte économique, laisser tomber son travail, partir ! Mais elles y croient. Sans doute beaucoup de parents me haïssent-ils. Mais je ne peux pas vous donner de chiffres, nous ne faisons qu’orienter les lecteurs vers les ONG actives sur le terrain.
Sheryl, vous êtes retournée travailler pour une banque américaine. N’est-ce pas un peu contradictoire ?
S.W. : Non, je ne pense pas que les gens doivent tout abandonner et changer de vie pour aider les autres. Mieux vaut essayer d’en faire une partie de notre vie. Mieux vaut avoir un savoir-faire que l’on entretient et que l’on peut aussi partager, quelques heures par semaine ou un mois de temps en temps. Des études scientifiques sur le bonheur montrent d’ailleurs que c’est l’une des rares choses qui peut rendre les gens plus heureux : contribuer à une cause plus grande que soi-même.
Il manque 100 millions de femmes
Interview
Esclavage sexuel, discriminations… des centaines de milliers de filles meurent chaque année victimes de cette oppression. Un couple de journalistes américains s’attaque, dans un livre manifeste, à cette fatalité.
Recueilli par Lorraine Millot Envoyée spéciale à New York
Ce livre peut vous changer. «Il est impossible de ne rien faire après l’avoir lu», a résumé George Clooney, saisi par Half The Sky, comme l’ont été nombre de lecteurs depuis sa sortie en septembre aux Etats-Unis. Publié en France sous le titre la Moitié du ciel, le livre de Nicholas D. Kristof et de Sheryl WuDunn, son épouse, est un manifeste. A l’instar de Dans la peau d’un Noir de John Howard Griffin pour le mouvement des droits civiques, ou du Printemps silencieux de Rachel Carson pour le mouvement écologiste, l’ouvrage se veut fondateur d’un nouveau mouvement abolitionniste pour mettre fin, cette fois-ci, à «l’esclavage des femmes» dans le monde.
Dans les bordels d’Asie, les deux auteurs ont rencontré des femmes et de toutes jeunes filles qui racontent comment elles ont été kidnappées et forcées à se prostituer. Dans le monde entier, la misère et la discrimination tuent chaque année près de 2 millions de femmes, rappellent-ils. Mais la Moitié du ciel propose aussi des solutions : libérer les femmes, les éduquer, c’est aussi le moyen le plus efficace de lutter contre la pauvreté en Asie ou en Afrique. Et chacun de nous peut y contribuer. Rencontre avec les auteurs, dans le bureau de Nicolas D. Kristof, éditorialiste reporter au New York Times. Née à New York d’une famille d’origine chinoise, Sheryl WuDunn y a rejoint son mari : elle a longtemps collaboré au New York Times, mais travaille maintenant pour une banque d’affaires.
Comment est venue l’idée de ce livre ?
Nicholas Kristof : Nous avons travaillé comme journalistes en Chine et couvert les événements de la place Tiananmen, en 1989, qui ont fait quelque 500 morts. Pendant des semaines, tous nos articles faisaient la une du journal. L’année suivante, nous tombons sur une étude selon laquelle 39 000 bébés filles meurent chaque année en Chine parce qu’elles n’ont pas le même accès à la nourriture et aux soins que les garçons. Jamais nous n’avions accordé le moindre article à ce sujet. Cela nous a menés à nous interroger sur le journalisme et aussi sur les violations des droits de l’homme en Chine. Les plus graves atteintes aux droits de l’homme ne sont pas forcément celles commises par le gouvernement. Ce sont plutôt celles infligées aux femmes, pour la seule raison qu’elles sont femmes.
Sheryl WuDunn : Mais la Chine montre aussi que les cultures peuvent changer. Il y a un siècle, c’était un endroit terrible pour une femme. Ma grand-mère a eu les pieds bandés [pratique interdite en 1912 puis en 1949, ndlr]. Aujourd’hui, tout n’est pas parfait, mais la Chine a fait un chemin considérable. Les femmes chinoises ont de larges perspectives, elles ne sont pas cantonnées au foyer, elles peuvent développer leur commerce ou leur entreprise, choisir leur emploi.
Votre livre est très dur : vous parlez «d’esclavage» des femmes dans certains pays d’Afrique ou d’Asie et dénoncez même un génocide des femmes. N’est-ce pas exagéré ?
N.K. : Chaque année dans le monde, on compte 2 millions de filles en moins que de garçons, car dans beaucoup de pays pauvres, le garçon est nourri et soigné en priorité sur la fille. Au total dans le monde, cela fait entre 50 et 110 millions de femmes qui manquent. C’est plus que le nombre de victimes de tous les génocides du XXe siècle.
Cela veut-il dire qu’en Occident, nous sommes complices ? Un génocide se produit et nous ne faisons rien ?
S.W. : Nous avons une certaine responsabilité. Comment pouvons-nous être un modèle de démocratie si celle-ci ne doit s’appliquer qu’à nos petits cercles ? Si nous tournons la tête pour ne pas voir ce qui se passe ailleurs ?
N.K. : Je ne dirais pas que c’est la faute de l’Occident. Mais si nous ne faisons rien, nous devenons complices. Pensez à ce que nous faisons en Afghanistan et au Pakistan : on dépense des sommes considérables pour tenter d’y installer plus de sécurité. On le fait en envoyant des soldats américains, qui coûtent un million de dollars par an et par soldat, ou en bombardant. Cet argent serait dépensé beaucoup plus efficacement si on investissait plutôt dans des écoles, notamment les écoles pour filles.
Vous êtes plutôt sévères avec les féministes que vous invitez à regarder au-delà de leur clocher. Elles ont dû apprécier…
S.W : Je n’ai jamais étudié la question des femmes à l’université. J’ai un grand respect pour le travail de certaines féministes. Mais elles s’adressent souvent à un cercle restreint, et nous voulons nous adresser au grand public.
N.K : Si ce livre n’avait été écrit que par Sheryl, je crois qu’il aurait été vite marginalisé. C’est injuste, mais le fait qu’un homme s’y consacre donne plus de crédibilité au sujet. Une amie féministe me l’a dit aussi : aux Etats-Unis, on n’a commencé à se soucier des droits des homosexuels que lorsque des hétérosexuels ont plaidé leur cause. De même, pour que l’on se soucie davantage des droits des femmes, il faut sans doute que les hommes en parlent.
Les dons individuels auxquels vous appelez ne suffiront pas à régler le problème. Que devraient faire nos responsables politiques ?
N.K. : Si l’Union européenne et les Etats-Unis alliaient leurs efforts pour permettre l’accès des produits africains à leurs marchés, cela serait un vrai espoir pour les économies africaines. Si le Sénégal avait une industrie pour faire des tee-shirts ou des chaussures pas chers à destination du marché européen, ce sont les femmes sénégalaises et leurs enfants qui en profiteraient.
Contre l’esclavage sexuel, que faire ?
N.K. : Nos politiques peuvent aider à braquer les projecteurs sur un sujet. Ils peuvent aller à Goma, dans l’est du Congo, où les viols et les violences contre les femmes sont systématiques. Si davantage d’hommes politiques y vont et passent quelques heures avec les survivants des viols, cela augmentera la pression pour y mettre fin. Hillary Clinton y est allée, sans se laisser arrêter par ses services de sécurité qui jugeaient cette visite trop dangereuse.
Quand Nicolas Sarkozy va en Inde, au-delà des visites d’usines, il peut aussi se rendre dans un refuge pour les femmes réchappées des bordels. La classe moyenne indienne ignore largement ce trafic des femmes. Lorsque des étrangers s’y intéressent, posent des questions, cela peut avoir un impact. Et cela est aussi valable dans d’autres pays comme le Pakistan, le Cambodge, le Vietnam… En France même, comme aux Etats-Unis, il y a certainement aussi des femmes victimes de trafic et forcées à la prostitution. On peut également donner le bon exemple en s’attaquant plus sérieusement au problème chez nous.
Sur ce point, vous prônez même la pénalisation des clients. Vous voudriez généraliser le modèle suédois à toute l’Europe, aux Etats-Unis ?
N.K. : Rien n’est parfait en ce domaine, mais le modèle suédois [qui pénalise depuis 1999 les clients des prostitués(e)s, ndlr] semble marcher plutôt mieux que les autres. Je suis surtout pour ce modèle dans tous les pays où il y a des trafics de femmes. En Inde, beaucoup de libéraux objectent qu’il vaut mieux légaliser la prostitution pour permettre aux femmes de gagner un peu d’argent et qu’elles apprennent à utiliser des préservatifs. Mais la réalité, notamment en Inde, est que la légalisation profite aux trafiquants : les filles sont kidnappées et enfermées dans des bordels qui ne sont pas vraiment surveillés. Aux Etats-Unis, je voudrais que l’expérience de la pénalisation soit tentée dans un Etat, pour voir si cela fonctionne.
Nicolas Sarkozy est très soucieux du rôle de la France dans le monde, que pourrait-il faire encore ?
N.K. : Il y a des pays, en Afrique particulièrement, où la France a une grande influence, une autorité morale. Dans l’Afrique anglophone, les gens parlent peu anglais. Dans l’Afrique francophone, ils parlent le français. Cela donne au gouvernement et aux médias français une réelle possibilité de peser sur l’ordre du jour. Vous pouvez dire que l’éducation des filles est une priorité. En République centrafricaine, la principale présence étrangère, ce sont quelques Français, et les troupes pour les évacuer en cas de troubles. Il y a un diplomate américain et quelques diplomates chinois. Même pas de présence de la Banque mondiale, le pays est pratiquement abandonné. Si quelqu’un peut y faire quelque chose en matière d’éducation, ce sont les Français.
Pour lutter cette fois contre l’esclavage des femmes, vous appelez à la création d’un mouvement abolitionniste. Où en est-il ?
N.K. : Aux Etats-Unis, notre livre s’est déjà vendu à 230 000 exemplaires, et nous préparons une série documentaire à la télévision, un jeu en ligne, une exposition itinérante, des conférences dans les universités… Chaque fois, à l’issue de ces présentations, des jeunes femmes viennent me dire : monsieur Kristof, j’ai lu votre livre et la semaine prochaine, je pars pour les Philippines, le Malawi, l’Equateur. Je les regarde, terrifié : dans ce contexte économique, laisser tomber son travail, partir ! Mais elles y croient. Sans doute beaucoup de parents me haïssent-ils. Mais je ne peux pas vous donner de chiffres, nous ne faisons qu’orienter les lecteurs vers les ONG actives sur le terrain.
Sheryl, vous êtes retournée travailler pour une banque américaine. N’est-ce pas un peu contradictoire ?
S.W. : Non, je ne pense pas que les gens doivent tout abandonner et changer de vie pour aider les autres. Mieux vaut essayer d’en faire une partie de notre vie. Mieux vaut avoir un savoir-faire que l’on entretient et que l’on peut aussi partager, quelques heures par semaine ou un mois de temps en temps. Des études scientifiques sur le bonheur montrent d’ailleurs que c’est l’une des rares choses qui peut rendre les gens plus heureux : contribuer à une cause plus grande que soi-même.
Des putains et des hommes
Des putains et des hommes
Par Agnès Maillard le jeudi 22 avril 2010, 11:23 - Poil à gratter - Lien permanent
Tant que les hommes auront des besoins impérieux à assouvir, il ne faudra pas s'étonner de servir de porte-manteaux dans les conseils d'administration.
L'écriture de haut niveau, c'est comme le sport de compétition, ça crée des tensions internes terribles qu'il convient de soulager prestement. C'est pour cela qu'après un bon papier bien tourné, j'ai besoin de me payer un petit jeune bien membré pour quelques aller-retour vigoureux, administrés par un pro du sexe. Bien sûr, on pourrait m'objecter que je n'ai pas besoin de payer pour trouver quelqu'un de disposé à me baiser, mais, c'est que voyez-vous, dans ces cas de grosse fringale sexuelle, l'essentiel c'est de jouir vite fait bien fait et de ne surtout pas me prendre la tête avec le mec. J'ai des besoins tyranniques. Je paye un mec pour les satisfaire et m'épargner les complications. Pas envie de perdre mon temps avec des phases d'approche, pas envie de m'emmerder à penser à plaire, à séduire, pas besoin d'aller m'épiler, de penser à ce que je vais mettre, à ce que je vais dire, de me faire chier à être sympa ou vaguement baisable. Je peux être nulle, médiocre, puer du bec ou de la moule, je n'ai aucun effort à faire, il me suffit de sortir le fric pour me sentir remplie et si j'ai envie d'un cuni, je n'ai pas besoin de négocier trois plombes pour avoir ce que je veux.
Je vous choque, là ?
Je vous gêne, au moins ?
Je vous mets vaguement mal à l'aise, peut-être ?
Vous êtes déçus ?
C'est que vous êtes de sacrées chochottes, c'est tout. C'est pourtant de notoriété publique : nous, les femmes de lettres, nous sommes puissantes, imaginatives, en pleine possession de nos moyens et nous avons de gros besoins sexuels pour alimenter notre art. Nous sommes passionnées et voraces à la fois, nous avons besoin de collectionner les pompes de luxe sur plusieurs niveaux, les sacs à main et les bons coups. Surtout que les pros, au moins, ils savent faire jouir sans coup férir et qu'ils ne nous pourrissent pas la vie après l'orgasme à s'avachir dans un coin du lit en ronflant bruyamment. Plus nous avons du succès et plus il nous faut nous payer de belles robes et de petits minets dont les abdos ne se sont pas encore fait la malle dans des torrents de bière et dont les petits culs rebondis nous promettent des saillies vigoureuses et pleines d'entrain.
Je peux comprendre que mes angéliques lecteurs/supporters soient un peu désappointés, mais c'est surtout dû à leur ignorance du milieu. Les éditeurs connaissent bien nos petites faiblesses et ils ont toujours quelques agences d'escort boys dans leur carnet d'adresses pour sceller un bon contrat avec une femme écrivain. Le pire, c'est pendant les salons littéraires, là où se retrouvent les déesses de la plume, les nanas à gros tirage, et pas seulement dans les linéaires des librairies, si vous voyez ce que je veux dire. Entre les flots de champ', l'ivresse de la reconnaissance du public et de la profession, on se met à consommer de l'étalon comme d'autres se bourrent de petits fours au caviar. Au dernier Salon du livre, les organisateurs ont même pensé à créer des cabanes à bites aux alentours, pour que les filles puissent rapidement se faire mettre un bon coup avant de retourner à leur séance de signatures.
Faut dire que c'est éprouvant pour les nerfs, les séances de dédicaces, faut nous comprendre aussi.
Bon, maintenant, avec toute cette énergie sexuelle et créatrice démultipliée par la fièvre de l'événement, il y a toujours à craindre que les petites putes bien membrées qui ont convergé vers le Salon ne suffisent pas à la tâche pour assouvir les besoins frénétiques des dizaines de milliers de lectrices chauffées à blanc par la magie des mots. Dans le but louable d'éviter les débordements et qu'un homme innocent (mais un homme bien gaulé peut-il être totalement innocent, ne cherche-t-il pas, inconsciemment, à attirer sur lui la concupiscence irrépressible des femmes pleines de vie ?) ne devienne une victime collatérale de nos ébats et débats de haut niveau, on tente de limiter le nombre de visiteurs masculins. D'ailleurs, généralement, les hommes ne goûtent guère toutes les subtilités de notre art et préfèrent rester entre eux, à nous attendre dans les hôtels. Heureusement, il y a aussi quelques hommes un peu plus astucieux que les autres, et il y en a même un qui propose pour le prochain Salon du livre la ceinture anti-viol, avec un dispositif ingénieux qui empêche une érection suffisante du membre actif en cas de stimulation extérieure.
Grâce à cette invention, nous allons pouvoir exhiber nos compagnons légitimes au prochain Salon du livre, l'esprit tranquille.
Il y a des collectifs d'hommes qui s'insurgent contre le sort qui est fait à leurs congénères lors de nos réunions littéraires, il y a même des hommes prohibitionnistes, de vieux garçons aigris et pas très gâtés par la nature qui cherchent à obtenir l'interdiction de la prostitution, sans tenir compte du fait que les petits jeunes, par exemple, ça leur rend bien service ce gentil commerce pour financer leurs études, que l'on parle tout de même du plus vieux métier du monde et qu'ils font l'impasse sur les impérieux besoins féminins.
Certains parlent même d'égalité des sexes, revendiquent l'accès au pouvoir, aux postes à responsabilité.
Un peu comme si Mac Do allait entamer des négociations avec les vaches qui garnissent ses hamburgers...
Par Agnès Maillard le jeudi 22 avril 2010, 11:23 - Poil à gratter - Lien permanent
Tant que les hommes auront des besoins impérieux à assouvir, il ne faudra pas s'étonner de servir de porte-manteaux dans les conseils d'administration.
L'écriture de haut niveau, c'est comme le sport de compétition, ça crée des tensions internes terribles qu'il convient de soulager prestement. C'est pour cela qu'après un bon papier bien tourné, j'ai besoin de me payer un petit jeune bien membré pour quelques aller-retour vigoureux, administrés par un pro du sexe. Bien sûr, on pourrait m'objecter que je n'ai pas besoin de payer pour trouver quelqu'un de disposé à me baiser, mais, c'est que voyez-vous, dans ces cas de grosse fringale sexuelle, l'essentiel c'est de jouir vite fait bien fait et de ne surtout pas me prendre la tête avec le mec. J'ai des besoins tyranniques. Je paye un mec pour les satisfaire et m'épargner les complications. Pas envie de perdre mon temps avec des phases d'approche, pas envie de m'emmerder à penser à plaire, à séduire, pas besoin d'aller m'épiler, de penser à ce que je vais mettre, à ce que je vais dire, de me faire chier à être sympa ou vaguement baisable. Je peux être nulle, médiocre, puer du bec ou de la moule, je n'ai aucun effort à faire, il me suffit de sortir le fric pour me sentir remplie et si j'ai envie d'un cuni, je n'ai pas besoin de négocier trois plombes pour avoir ce que je veux.
Je vous choque, là ?
Je vous gêne, au moins ?
Je vous mets vaguement mal à l'aise, peut-être ?
Vous êtes déçus ?
C'est que vous êtes de sacrées chochottes, c'est tout. C'est pourtant de notoriété publique : nous, les femmes de lettres, nous sommes puissantes, imaginatives, en pleine possession de nos moyens et nous avons de gros besoins sexuels pour alimenter notre art. Nous sommes passionnées et voraces à la fois, nous avons besoin de collectionner les pompes de luxe sur plusieurs niveaux, les sacs à main et les bons coups. Surtout que les pros, au moins, ils savent faire jouir sans coup férir et qu'ils ne nous pourrissent pas la vie après l'orgasme à s'avachir dans un coin du lit en ronflant bruyamment. Plus nous avons du succès et plus il nous faut nous payer de belles robes et de petits minets dont les abdos ne se sont pas encore fait la malle dans des torrents de bière et dont les petits culs rebondis nous promettent des saillies vigoureuses et pleines d'entrain.
Je peux comprendre que mes angéliques lecteurs/supporters soient un peu désappointés, mais c'est surtout dû à leur ignorance du milieu. Les éditeurs connaissent bien nos petites faiblesses et ils ont toujours quelques agences d'escort boys dans leur carnet d'adresses pour sceller un bon contrat avec une femme écrivain. Le pire, c'est pendant les salons littéraires, là où se retrouvent les déesses de la plume, les nanas à gros tirage, et pas seulement dans les linéaires des librairies, si vous voyez ce que je veux dire. Entre les flots de champ', l'ivresse de la reconnaissance du public et de la profession, on se met à consommer de l'étalon comme d'autres se bourrent de petits fours au caviar. Au dernier Salon du livre, les organisateurs ont même pensé à créer des cabanes à bites aux alentours, pour que les filles puissent rapidement se faire mettre un bon coup avant de retourner à leur séance de signatures.
Faut dire que c'est éprouvant pour les nerfs, les séances de dédicaces, faut nous comprendre aussi.
Bon, maintenant, avec toute cette énergie sexuelle et créatrice démultipliée par la fièvre de l'événement, il y a toujours à craindre que les petites putes bien membrées qui ont convergé vers le Salon ne suffisent pas à la tâche pour assouvir les besoins frénétiques des dizaines de milliers de lectrices chauffées à blanc par la magie des mots. Dans le but louable d'éviter les débordements et qu'un homme innocent (mais un homme bien gaulé peut-il être totalement innocent, ne cherche-t-il pas, inconsciemment, à attirer sur lui la concupiscence irrépressible des femmes pleines de vie ?) ne devienne une victime collatérale de nos ébats et débats de haut niveau, on tente de limiter le nombre de visiteurs masculins. D'ailleurs, généralement, les hommes ne goûtent guère toutes les subtilités de notre art et préfèrent rester entre eux, à nous attendre dans les hôtels. Heureusement, il y a aussi quelques hommes un peu plus astucieux que les autres, et il y en a même un qui propose pour le prochain Salon du livre la ceinture anti-viol, avec un dispositif ingénieux qui empêche une érection suffisante du membre actif en cas de stimulation extérieure.
Grâce à cette invention, nous allons pouvoir exhiber nos compagnons légitimes au prochain Salon du livre, l'esprit tranquille.
Il y a des collectifs d'hommes qui s'insurgent contre le sort qui est fait à leurs congénères lors de nos réunions littéraires, il y a même des hommes prohibitionnistes, de vieux garçons aigris et pas très gâtés par la nature qui cherchent à obtenir l'interdiction de la prostitution, sans tenir compte du fait que les petits jeunes, par exemple, ça leur rend bien service ce gentil commerce pour financer leurs études, que l'on parle tout de même du plus vieux métier du monde et qu'ils font l'impasse sur les impérieux besoins féminins.
Certains parlent même d'égalité des sexes, revendiquent l'accès au pouvoir, aux postes à responsabilité.
Un peu comme si Mac Do allait entamer des négociations avec les vaches qui garnissent ses hamburgers...
samedi 8 mai 2010
Pub : femme achetée et femme offerte, deux poids deux mesures
Tribune (dans rue 89)
Pub : femme achetée et femme offerte, deux poids deux mesures
Par olympe blogueuse | blogueuse | 06/05/2010 | 17H23
Affiche Damien Saez.
Il y a deux mois, l'affiche des concerts de Damien Saez a été interdite par les sociétés chargées de l'affichage dans le métro parisien, suite à l'avis émis par l'Autorité de régulation professionnelle de la publicité (ARPP). Cette dernière avait estimé que « la mise en scène représentée sur ce visuel peut être perçue comme contraire à la recommandation “Image de la personne humaine” ».
Voici ce que dit l'ARRP :
« En effet, ce visuel présente un caractère dégradant pour l'image de la femme, dans la mesure où elle apparaît nue et, qui plus est, dans un chariot de supermarché, donc comme une marchandise. »
De façon générale, l'ARRP se doit de veiller à ce que la publicité ne soit pas le véhicule de représentations dégradantes ou humiliantes de la personne humaine, il est même précisé :
« La publicité ne doit pas réduire la personne humaine, et en particulier la femme, à la fonction d'objet. »
Damien Saez invoque le côté subversif de l'image, hurle à l'auto-censure de la société incapable de se regarder dans un miroir, à l'intégrisme et même au fascisme de ceux qui veulent protéger le caddie. (Voir la vidéo)
Malgré ses vitupérations, cette affiche donne indéniablement une image
dégradante de la femme. Et on ne peut, me semble-t-il, que se réjouir de
ne pas l'avoir vue donnée en pâture aux usagers du métro.
Chez Orange, une femme objet… malgré le sourire
Mais alors pourquoi cette autre affiche n'a-t-elle pas subi le même sort ? Cette jeune femme, très souriante et très déshabillée même si elle n'est pas complètement nue, n'est-elle pas ravalée au rang d'objet ?
Affiche Orange.
Sur l'affiche de Saez, la femme s'achète. Sur celle d'Orange, elle s'offre. L'idée serait-elle plus politiquement correcte ?
La première montre un air pour le moins ennuyé, tandis que la seconde éclate de joie. Elle est non seulement consentante, mais aussi semble-t-il, ravie de son sort.
En réalité, la coïncidence malencontreuse avec la une de Paris Match sur une jeune femme, qui annonce tout de go « J'étais le cadeau d'anniversaire de Ribéry », dévoile -outre ce que cache le sourire éclatant et l'enthousiasme apparent- les ressorts avec lesquels fonctionne la publicité d'Orange.
Il s'agit bien d'éveiller quelque fantasmes (masculins) d'une femme objet qui vous arrive comme un cadeau à votre disposition.
Une femme nue n'est pas une pipe
L'incompréhensible dans cette histoire est que les sociétés chargées de l'affichage dans le métro et la RATP, d'habitude si sourcilleuses, n'hésitent pas, pour respecter la loi Evin, à cacher la pipe d'un Tati ou à supprimer les volutes de fumée d'un Gainsbourg. Mais elles ne voient rien à redire à la présentation d'une femme cadeau prisonnière d'un gâteau d'anniversaire.
Les régies de publicité et les annonceurs sont encore loin de s'interroger sur la façon dont ils utilisent l'image du corps des femmes.
Photos : l'affiche du concert de Damien Saez et une publicité Orange.
Pub : femme achetée et femme offerte, deux poids deux mesures
Par olympe blogueuse | blogueuse | 06/05/2010 | 17H23
Affiche Damien Saez.
Il y a deux mois, l'affiche des concerts de Damien Saez a été interdite par les sociétés chargées de l'affichage dans le métro parisien, suite à l'avis émis par l'Autorité de régulation professionnelle de la publicité (ARPP). Cette dernière avait estimé que « la mise en scène représentée sur ce visuel peut être perçue comme contraire à la recommandation “Image de la personne humaine” ».
Voici ce que dit l'ARRP :
« En effet, ce visuel présente un caractère dégradant pour l'image de la femme, dans la mesure où elle apparaît nue et, qui plus est, dans un chariot de supermarché, donc comme une marchandise. »
De façon générale, l'ARRP se doit de veiller à ce que la publicité ne soit pas le véhicule de représentations dégradantes ou humiliantes de la personne humaine, il est même précisé :
« La publicité ne doit pas réduire la personne humaine, et en particulier la femme, à la fonction d'objet. »
Damien Saez invoque le côté subversif de l'image, hurle à l'auto-censure de la société incapable de se regarder dans un miroir, à l'intégrisme et même au fascisme de ceux qui veulent protéger le caddie. (Voir la vidéo)
Malgré ses vitupérations, cette affiche donne indéniablement une image
dégradante de la femme. Et on ne peut, me semble-t-il, que se réjouir de
ne pas l'avoir vue donnée en pâture aux usagers du métro.
Chez Orange, une femme objet… malgré le sourire
Mais alors pourquoi cette autre affiche n'a-t-elle pas subi le même sort ? Cette jeune femme, très souriante et très déshabillée même si elle n'est pas complètement nue, n'est-elle pas ravalée au rang d'objet ?
Affiche Orange.
Sur l'affiche de Saez, la femme s'achète. Sur celle d'Orange, elle s'offre. L'idée serait-elle plus politiquement correcte ?
La première montre un air pour le moins ennuyé, tandis que la seconde éclate de joie. Elle est non seulement consentante, mais aussi semble-t-il, ravie de son sort.
En réalité, la coïncidence malencontreuse avec la une de Paris Match sur une jeune femme, qui annonce tout de go « J'étais le cadeau d'anniversaire de Ribéry », dévoile -outre ce que cache le sourire éclatant et l'enthousiasme apparent- les ressorts avec lesquels fonctionne la publicité d'Orange.
Il s'agit bien d'éveiller quelque fantasmes (masculins) d'une femme objet qui vous arrive comme un cadeau à votre disposition.
Une femme nue n'est pas une pipe
L'incompréhensible dans cette histoire est que les sociétés chargées de l'affichage dans le métro et la RATP, d'habitude si sourcilleuses, n'hésitent pas, pour respecter la loi Evin, à cacher la pipe d'un Tati ou à supprimer les volutes de fumée d'un Gainsbourg. Mais elles ne voient rien à redire à la présentation d'une femme cadeau prisonnière d'un gâteau d'anniversaire.
Les régies de publicité et les annonceurs sont encore loin de s'interroger sur la façon dont ils utilisent l'image du corps des femmes.
Photos : l'affiche du concert de Damien Saez et une publicité Orange.
Femmes, si vous portez un pantalon, vous êtes hors-la-loi
A la une
Femmes, si vous portez un pantalon, vous êtes hors-la-loi
Par Léa Lejeune | Rue89 | 04/05/2010 | 19H20
Jupe ou pantalon ? C'est la question matinale et ordinaire que se posent certaines. Pourtant le 29 avril, plusieurs députés radicaux de gauche ont déposé une proposition de loi à l'Assemblée nationale pour abroger l'interdiction, toujours en vigueur, du port du pantalon par les femmes.
Autorisation de port de pantalonLe texte d'interdiction est une ordonnance de police du 26 brumaire an VIII (17 novembre 1799), signée par le préfet de police de Paris qui se déclare « informé que beaucoup de femmes se travestissent, et persuadé qu'aucune d'elles ne quitte les habits de son sexe que pour cause de santé ».
Oui, à cette époque, il faut justifier de raisons médicales et demander une autorisation à la police pour pouvoir enfiler un futal.
Pour Mathilde Dubesset, historienne des femmes, le caractère masculin du pantalon est alors profondément ancré :
« Des Gaulois aux culottes des nobles, en passant par le pantalon des aristocrates, le pantalon est le vêtement masculin.
Au XIXe, avec le mouvement hygiéniste, on créé des bermudas et des culottes pour dames. Auparavant, les femmes ne portaient rien en dessous de leurs robes. »
Quelques pionnières se lancent et les exhibent, seules. Même l'écrivaine George Sand, résolument avant-gardiste, doit se soumettre à la demande d'autorisation, raconte Mathilde Dubesset :
« C'était une femme de grand culot. Mais elle ne voulait pas seulement un pantalon parce qu'il est plus pratique. Elle se faisait carrément passer pour un homme. »
Christine Bard, autre spécialiste de l'histoire des femmes, précise :
« Le pantalon a d'abord été porté par des femmes qui bravaient l'ordonnance ou l'ignoraient : femmes ouvrières, paysannes, mais aussi aventurières, voyageuses, écrivaines, artistes, combattantes, révolutionnaires… »
Au XXe siècle, on desserre la ceinture
En 1892 et 1909, si l'on en croit l'AFP, deux circulaires préfectorales auraient autorisé les femmes à se couvrir les jambes sous certaines conditions : « Si la femme tient par la main un guidon de bicyclette ou les rênes d'un cheval ».
Mais Christine Bard a enquêté sur le pantalon pendant plusieurs mois pour un essai à paraître en août :
« Je n'ai trouvé aucune trace de ces circulaires. Il y avait surtout une interdiction morale. Elle révélait des rapports de force entres les hommes et les femmes dans notre société. »
Quelques années plus tard, Madeleine Pelletier, première femme médecin psychiatre, revêt un costume masculin, raconte Mathilde Dubesset :
« C'était la première féministe radicale : elle rejetait toute forme de féminité. Elle passait même pour folle et moche. »
Dans les années 1970, le pantalon se popularise. Le blue jeans débarque des Etats-Unis. A l'époque, Mathilde Dubesset était au lycée : « Nous étions heureuses, nous nous sentions libres de nos mouvements ! »
Mais à l'Assemblée nationale, les députées ne sont autorisées à venir en pantalon qu'en 1980, date à laquelle Chantal Leblanc a imposé son tailleur-pantalon dans l'hémicyle.
Côté entreprise, le code du travail (article L. 120-2) permet à l'employeur d'imposer la jupe s'il en justifie clairement les raisons. Vendeuses, hôtesses de l'air… de nombreuses femmes se conforment encore à ces règles d'un autre temps pour l'image de marque de leurs employeurs.
Toutes dans l'illégalité ?
Techniquement donc, plus de la moitié des femmes que vous avez croisées dans la rue ce matin sont dans l'illégalité. Bien sûr, les sanctions ne sont plus appliquées, note Christine Bard :
« Il est admis par tous que l'ordonnance est tombée en désuétude et qu'il n'est d'ailleurs plus possible de définir comme au début du XIXe siècle ce que signifie “s'habiller en homme” !
Aujourd'hui, une femme en pantalon, en blouson, avec des chaussures plates, sans maquillage ne sera pas perçue comme “travestie”… »
Qu'attend-on alors pour abroger cette ordonnance illégale ? En 1968, le préfet de police avait refusé de le faire. Plus récemment en 2004, le député UMP Jean-Yves Hugon avait reformulé cette demande auprès de la ministre déléguée à la Parité, Nicole Ameline. Cette dernière lui avait répondu que c'était inutile, « la portée serait purement symbolique » :
« Pour adapter le droit à l'évolution des mœurs, la désuétude est parfois plus efficace que l'intérêt. »
Mathilde Dubesset n'est pas de cet avis : « C'est complètement débile d'avoir encore des lois comme ça en France ! Ce sont des reliques du passé. »
Photo : un jean porté (Sergis blog/Flickr).
► Histoire politique du pantalon de Christine Bard -éd. Seuil - sortie en août 2010 - Paris.
Femmes, si vous portez un pantalon, vous êtes hors-la-loi
Par Léa Lejeune | Rue89 | 04/05/2010 | 19H20
Jupe ou pantalon ? C'est la question matinale et ordinaire que se posent certaines. Pourtant le 29 avril, plusieurs députés radicaux de gauche ont déposé une proposition de loi à l'Assemblée nationale pour abroger l'interdiction, toujours en vigueur, du port du pantalon par les femmes.
Autorisation de port de pantalonLe texte d'interdiction est une ordonnance de police du 26 brumaire an VIII (17 novembre 1799), signée par le préfet de police de Paris qui se déclare « informé que beaucoup de femmes se travestissent, et persuadé qu'aucune d'elles ne quitte les habits de son sexe que pour cause de santé ».
Oui, à cette époque, il faut justifier de raisons médicales et demander une autorisation à la police pour pouvoir enfiler un futal.
Pour Mathilde Dubesset, historienne des femmes, le caractère masculin du pantalon est alors profondément ancré :
« Des Gaulois aux culottes des nobles, en passant par le pantalon des aristocrates, le pantalon est le vêtement masculin.
Au XIXe, avec le mouvement hygiéniste, on créé des bermudas et des culottes pour dames. Auparavant, les femmes ne portaient rien en dessous de leurs robes. »
Quelques pionnières se lancent et les exhibent, seules. Même l'écrivaine George Sand, résolument avant-gardiste, doit se soumettre à la demande d'autorisation, raconte Mathilde Dubesset :
« C'était une femme de grand culot. Mais elle ne voulait pas seulement un pantalon parce qu'il est plus pratique. Elle se faisait carrément passer pour un homme. »
Christine Bard, autre spécialiste de l'histoire des femmes, précise :
« Le pantalon a d'abord été porté par des femmes qui bravaient l'ordonnance ou l'ignoraient : femmes ouvrières, paysannes, mais aussi aventurières, voyageuses, écrivaines, artistes, combattantes, révolutionnaires… »
Au XXe siècle, on desserre la ceinture
En 1892 et 1909, si l'on en croit l'AFP, deux circulaires préfectorales auraient autorisé les femmes à se couvrir les jambes sous certaines conditions : « Si la femme tient par la main un guidon de bicyclette ou les rênes d'un cheval ».
Mais Christine Bard a enquêté sur le pantalon pendant plusieurs mois pour un essai à paraître en août :
« Je n'ai trouvé aucune trace de ces circulaires. Il y avait surtout une interdiction morale. Elle révélait des rapports de force entres les hommes et les femmes dans notre société. »
Quelques années plus tard, Madeleine Pelletier, première femme médecin psychiatre, revêt un costume masculin, raconte Mathilde Dubesset :
« C'était la première féministe radicale : elle rejetait toute forme de féminité. Elle passait même pour folle et moche. »
Dans les années 1970, le pantalon se popularise. Le blue jeans débarque des Etats-Unis. A l'époque, Mathilde Dubesset était au lycée : « Nous étions heureuses, nous nous sentions libres de nos mouvements ! »
Mais à l'Assemblée nationale, les députées ne sont autorisées à venir en pantalon qu'en 1980, date à laquelle Chantal Leblanc a imposé son tailleur-pantalon dans l'hémicyle.
Côté entreprise, le code du travail (article L. 120-2) permet à l'employeur d'imposer la jupe s'il en justifie clairement les raisons. Vendeuses, hôtesses de l'air… de nombreuses femmes se conforment encore à ces règles d'un autre temps pour l'image de marque de leurs employeurs.
Toutes dans l'illégalité ?
Techniquement donc, plus de la moitié des femmes que vous avez croisées dans la rue ce matin sont dans l'illégalité. Bien sûr, les sanctions ne sont plus appliquées, note Christine Bard :
« Il est admis par tous que l'ordonnance est tombée en désuétude et qu'il n'est d'ailleurs plus possible de définir comme au début du XIXe siècle ce que signifie “s'habiller en homme” !
Aujourd'hui, une femme en pantalon, en blouson, avec des chaussures plates, sans maquillage ne sera pas perçue comme “travestie”… »
Qu'attend-on alors pour abroger cette ordonnance illégale ? En 1968, le préfet de police avait refusé de le faire. Plus récemment en 2004, le député UMP Jean-Yves Hugon avait reformulé cette demande auprès de la ministre déléguée à la Parité, Nicole Ameline. Cette dernière lui avait répondu que c'était inutile, « la portée serait purement symbolique » :
« Pour adapter le droit à l'évolution des mœurs, la désuétude est parfois plus efficace que l'intérêt. »
Mathilde Dubesset n'est pas de cet avis : « C'est complètement débile d'avoir encore des lois comme ça en France ! Ce sont des reliques du passé. »
Photo : un jean porté (Sergis blog/Flickr).
► Histoire politique du pantalon de Christine Bard -éd. Seuil - sortie en août 2010 - Paris.
samedi 1 mai 2010
Alpinisme : un trio de femmes en course pour une place dans l'histoire
Alpinisme : un trio de femmes en course pour une place dans l'histoire
LEMONDE.FR | 23.04.10 |
Trois alpinistes chevronnées ont pris rendez-vous avec l'histoire, mais l'histoire, elle, n'en retiendra qu'une seule. Celle qui restera à jamais au panthéon de l'alpinisme comme la première femme à avoir gravi les quatorze sommets de la planète de plus de 8 000 mètres, tous recensés dans l'Himalaya. La Sud-Coréenne Oh Eun-sun pourrait réussir cet incroyable défi dès ce week-end, mais elle n'a pas le droit à l'erreur : ses deux rivales européennes Edurne Pasaban et Gerlinde Kaltenbrunner comptent respectivement treize et douze "8 000". Une course contre le temps et contre les éléments, dont certains aspects dérangent le milieu de l'alpinisme.
PREMIÈRE DE CORDÉE
La Sud-Coréenne de 44 ans est la plus secrète et la plus hâtive des trois concurrentes. Après une enfance à Séoul et des études d'informatique, elle choisit de dédier sa vie à la montagne et affiche dès lors une priorité absolue : la course aux 8000 m. Oh Eun-sun pourrait remporter son pari dès samedi ou dimanche si elle atteint le sommet de l'Annapurna (8 091 m), treize ans après avoir accroché le Gasherbrum II, le premier 8 000 d'une incroyable collection.
Vinrent ensuite l'Everest (8 848 m) en 2004 et le mythique K2 (8 611 m) en 2007. Pour atteindre cet objectif un peu fou, la concurrente asiatique a par la suite enchaîné les sommets himalayens à un rythme effréné : quatre en 2008 et quatre en 2009. Seul l'Annapurna s'est pour le moment refusé à elle. Après un premier échec, elle espère inscrire ce week-end son nom à côté de celui de l'Italien Reinhold Messner, devenu en 1986 le premier homme à avoir conquis les quatorze "8000".
LES EUROPÉENNES EN EMBUSCADE
Si Oh Eun-sun a une cordée d'avance, elle ne doit toutefois pas sous-estimer ses rivales européennes, à savoir l'Espagnole Edurne Pasaban, 36 ans, et l'Autrichienne Gerlinde Kaltenbrunner, 39 ans. Edurne Pasaban compte d'ores et déjà treize de ces sommets à son palmarès, et partira à l'assaut de son dernier défi, le Shisha Pangma (8 027 m), dans les semaines à venir. Si elle a bien récupéré, l'Epsagnole possède une réelle chance de décrocher le fameux record, puisqu'elle s'attaque au plus facile des quatorze sommets quand son adversaire asiatique doit dompter la montagne "la plus mortelle en terme de nombre", rappelle l'alpiniste française Catherine Destivelle.
Après avoir gravi le Mont-Blanc à seulement 16 ans, Edurne Pasaban avait commencé à se faire connaître en 2003, en ajoutant trois 8 000 m à son palmarès. Un an plus tard, elle survit à l'ascension du K2 mais elle finira à l'hôpital et amputée des doigts de pied. Traumatisée par cette expérience, la jeune Espagnole imagine pendant un temps abandonner l'alpinisme. Finalement, elle se choisit définitivement la montagne pour se réaliser et atteint en moyenne un "8 000" par an.
Un peu en retrait, Gerlinde Kaltenbrunner doit, elle, encore affronter les deux sommets les plus hauts du monde : le K2, situé à la frontière entre la Chine et le Pakistan, et le flanc nord de l'Everest, qu'elle gravit en ce moment. Pour cela, elle a choisi d'emprunter la voie du Hornbein, peu utilisée et que seuls Erhard Loretan et Jean Troillet ont vaincu, en 1986. Cette infirmière de formation gravit son premier "8 000" à 23 ans mais c'est seulement après avoir franchi le cinquième, en 2003, qu'elle décide de devenir alpiniste professionnelle.
L'ESPRIT DES PIONNIERS S'EN EST ALLÉ
Si la performance est exceptionnelle et si le record attire l'attention, le milieu de l'alpinisme observe cette course d'un œil lointain et certains regrettent une envie de collectionner les sommets, parfois au détriment de la performance technique. L'esprit des pionniers, fait d'exploration (choix de l'itinéraire ou du sommet), d'engagement et de peu de moyens semble bien loin. Le 3 juillet 1950, au terme d'une ascension épique, Herzog, Lachenal, Terray et Rébuffat décrochaient l'Annapurna, le premier sommet de 8 000 m jamais atteint. Cet exploit a marqué le point de départ d'une décennie qui restera comme la grande époque des expéditions de découverte des plus hauts sommets par les "conquérants de l'inutile", comme le disait si joliment Terray.
Parce que déjà réalisées par d'autres, et souvent dans des conditions plus extrêmes – sans bouteille d'oxygène et itinéraires inédits –, les expéditions d'aujourd'hui ont perdu de leur saveur pour certains connaisseurs. Luc Jourjon, directeur technique national de la Fédération française des clubs alpins et de montagne (FFCAM) regrette ainsi que la course aux "8 000" "n'apporte pas de nouveauté technique ou d'amélioration de la performance" et repose davantage sur une solide condition physique. Et puis, traditionnellement, l'alpinisme est un sport où le chronomètre n'a pas droit de cité mais il sera pourtant ici l'arbitre.
Monter des expéditions d'envergure requiert des moyens financiers très conséquents – 40 000 euros minimum selon Catherine Destivelle et jusqu'à 100 000 euros selon Christine Janin – et, comme le reconnaît Catherine Destivelle, "faire les quatorze "8 000" est aujourd'hui un moyen de trouver des financements". Le record attire donc les sponsors et certains alpinistes pour la résonance médiatique qu'il aura, mais d'après Luc Jourjon, le DTN de la FFCAM "cela est valable seulement pour les femmes", le record ayant déjà été réalisé chez les hommes.
"LE DANGER EST DE VOULOIR PASSER À TOUT PRIX"
Le risque d'enchaîner les ascensions est de ne pas avoir suffisamment récupéré sur le plan physique et de s'exposer au danger. Comme l'a expliqué Edurne Pasaban par le passé : "Je préfère ne pas risquer ma vie en tentant d'enchaîner les ascensions. Je pense qu'il vaut mieux être la deuxième ou la troisième et gravir les quatorze sommets, plutôt que de ne jamais en avoir l'opportunité." Mais attirée par l'exploit sportif, l'Espagnole a choisi de gravir deux "8000" à la suite cette année. Christine Janin, la première française a avoir atteint le sommet de l'Everest en 1990, en appelle à garder la raison : "Le danger est de vouloir passer à tout prix, il faut prendre son temps et rester vigilant jusqu'au bout, même si les conditions météo sont mauvaises et que c'est votre dernier sommet. Tant que ce n'est pas fait..."
Oh Eun-sun est déterminée à obtenir le record mais reste néanmoins bien consciente du danger de sa discipline : sa compatriote Go Mi-sun a perdu la vie à l'été 2009 en redescendant du Nanga Parbat (8 125 m) alors qu'elle-même atteignait le sommet. Mais l'ivresse des sommets signifie aussi accepter le risque : "Sa mort a été un moment terrible. J'ai dû me battre pour garder le contrôle sur mon esprit. Quand je débute une expédition, je dois accepter l'idée que c'est la montagne qui décidera de m'accueillir à son sommet ou non. Je suis aussi consciente que la mort est toujours très proche quand je grimpe", a ainsi expliqué la Sud-Coréenne.
Jean-Christophe Lafaille, Eric Escoffier, Patrick Berhault et des dizaines d'autres en ont payé le prix. Oh Eu-sun, Edurne Pasaban et Gerlinde Kaltenbrunner sont prévenues mais elles savent autre chose : aussi cruelle et sélective soit-elle, l'histoire ne retiendra que le nom de la première alpiniste qui atteindra pour la quatorzième fois les plus hautes cimes.
Elodie Guignard
LEMONDE.FR | 23.04.10 |
Trois alpinistes chevronnées ont pris rendez-vous avec l'histoire, mais l'histoire, elle, n'en retiendra qu'une seule. Celle qui restera à jamais au panthéon de l'alpinisme comme la première femme à avoir gravi les quatorze sommets de la planète de plus de 8 000 mètres, tous recensés dans l'Himalaya. La Sud-Coréenne Oh Eun-sun pourrait réussir cet incroyable défi dès ce week-end, mais elle n'a pas le droit à l'erreur : ses deux rivales européennes Edurne Pasaban et Gerlinde Kaltenbrunner comptent respectivement treize et douze "8 000". Une course contre le temps et contre les éléments, dont certains aspects dérangent le milieu de l'alpinisme.
PREMIÈRE DE CORDÉE
La Sud-Coréenne de 44 ans est la plus secrète et la plus hâtive des trois concurrentes. Après une enfance à Séoul et des études d'informatique, elle choisit de dédier sa vie à la montagne et affiche dès lors une priorité absolue : la course aux 8000 m. Oh Eun-sun pourrait remporter son pari dès samedi ou dimanche si elle atteint le sommet de l'Annapurna (8 091 m), treize ans après avoir accroché le Gasherbrum II, le premier 8 000 d'une incroyable collection.
Vinrent ensuite l'Everest (8 848 m) en 2004 et le mythique K2 (8 611 m) en 2007. Pour atteindre cet objectif un peu fou, la concurrente asiatique a par la suite enchaîné les sommets himalayens à un rythme effréné : quatre en 2008 et quatre en 2009. Seul l'Annapurna s'est pour le moment refusé à elle. Après un premier échec, elle espère inscrire ce week-end son nom à côté de celui de l'Italien Reinhold Messner, devenu en 1986 le premier homme à avoir conquis les quatorze "8000".
LES EUROPÉENNES EN EMBUSCADE
Si Oh Eun-sun a une cordée d'avance, elle ne doit toutefois pas sous-estimer ses rivales européennes, à savoir l'Espagnole Edurne Pasaban, 36 ans, et l'Autrichienne Gerlinde Kaltenbrunner, 39 ans. Edurne Pasaban compte d'ores et déjà treize de ces sommets à son palmarès, et partira à l'assaut de son dernier défi, le Shisha Pangma (8 027 m), dans les semaines à venir. Si elle a bien récupéré, l'Epsagnole possède une réelle chance de décrocher le fameux record, puisqu'elle s'attaque au plus facile des quatorze sommets quand son adversaire asiatique doit dompter la montagne "la plus mortelle en terme de nombre", rappelle l'alpiniste française Catherine Destivelle.
Après avoir gravi le Mont-Blanc à seulement 16 ans, Edurne Pasaban avait commencé à se faire connaître en 2003, en ajoutant trois 8 000 m à son palmarès. Un an plus tard, elle survit à l'ascension du K2 mais elle finira à l'hôpital et amputée des doigts de pied. Traumatisée par cette expérience, la jeune Espagnole imagine pendant un temps abandonner l'alpinisme. Finalement, elle se choisit définitivement la montagne pour se réaliser et atteint en moyenne un "8 000" par an.
Un peu en retrait, Gerlinde Kaltenbrunner doit, elle, encore affronter les deux sommets les plus hauts du monde : le K2, situé à la frontière entre la Chine et le Pakistan, et le flanc nord de l'Everest, qu'elle gravit en ce moment. Pour cela, elle a choisi d'emprunter la voie du Hornbein, peu utilisée et que seuls Erhard Loretan et Jean Troillet ont vaincu, en 1986. Cette infirmière de formation gravit son premier "8 000" à 23 ans mais c'est seulement après avoir franchi le cinquième, en 2003, qu'elle décide de devenir alpiniste professionnelle.
L'ESPRIT DES PIONNIERS S'EN EST ALLÉ
Si la performance est exceptionnelle et si le record attire l'attention, le milieu de l'alpinisme observe cette course d'un œil lointain et certains regrettent une envie de collectionner les sommets, parfois au détriment de la performance technique. L'esprit des pionniers, fait d'exploration (choix de l'itinéraire ou du sommet), d'engagement et de peu de moyens semble bien loin. Le 3 juillet 1950, au terme d'une ascension épique, Herzog, Lachenal, Terray et Rébuffat décrochaient l'Annapurna, le premier sommet de 8 000 m jamais atteint. Cet exploit a marqué le point de départ d'une décennie qui restera comme la grande époque des expéditions de découverte des plus hauts sommets par les "conquérants de l'inutile", comme le disait si joliment Terray.
Parce que déjà réalisées par d'autres, et souvent dans des conditions plus extrêmes – sans bouteille d'oxygène et itinéraires inédits –, les expéditions d'aujourd'hui ont perdu de leur saveur pour certains connaisseurs. Luc Jourjon, directeur technique national de la Fédération française des clubs alpins et de montagne (FFCAM) regrette ainsi que la course aux "8 000" "n'apporte pas de nouveauté technique ou d'amélioration de la performance" et repose davantage sur une solide condition physique. Et puis, traditionnellement, l'alpinisme est un sport où le chronomètre n'a pas droit de cité mais il sera pourtant ici l'arbitre.
Monter des expéditions d'envergure requiert des moyens financiers très conséquents – 40 000 euros minimum selon Catherine Destivelle et jusqu'à 100 000 euros selon Christine Janin – et, comme le reconnaît Catherine Destivelle, "faire les quatorze "8 000" est aujourd'hui un moyen de trouver des financements". Le record attire donc les sponsors et certains alpinistes pour la résonance médiatique qu'il aura, mais d'après Luc Jourjon, le DTN de la FFCAM "cela est valable seulement pour les femmes", le record ayant déjà été réalisé chez les hommes.
"LE DANGER EST DE VOULOIR PASSER À TOUT PRIX"
Le risque d'enchaîner les ascensions est de ne pas avoir suffisamment récupéré sur le plan physique et de s'exposer au danger. Comme l'a expliqué Edurne Pasaban par le passé : "Je préfère ne pas risquer ma vie en tentant d'enchaîner les ascensions. Je pense qu'il vaut mieux être la deuxième ou la troisième et gravir les quatorze sommets, plutôt que de ne jamais en avoir l'opportunité." Mais attirée par l'exploit sportif, l'Espagnole a choisi de gravir deux "8000" à la suite cette année. Christine Janin, la première française a avoir atteint le sommet de l'Everest en 1990, en appelle à garder la raison : "Le danger est de vouloir passer à tout prix, il faut prendre son temps et rester vigilant jusqu'au bout, même si les conditions météo sont mauvaises et que c'est votre dernier sommet. Tant que ce n'est pas fait..."
Oh Eun-sun est déterminée à obtenir le record mais reste néanmoins bien consciente du danger de sa discipline : sa compatriote Go Mi-sun a perdu la vie à l'été 2009 en redescendant du Nanga Parbat (8 125 m) alors qu'elle-même atteignait le sommet. Mais l'ivresse des sommets signifie aussi accepter le risque : "Sa mort a été un moment terrible. J'ai dû me battre pour garder le contrôle sur mon esprit. Quand je débute une expédition, je dois accepter l'idée que c'est la montagne qui décidera de m'accueillir à son sommet ou non. Je suis aussi consciente que la mort est toujours très proche quand je grimpe", a ainsi expliqué la Sud-Coréenne.
Jean-Christophe Lafaille, Eric Escoffier, Patrick Berhault et des dizaines d'autres en ont payé le prix. Oh Eu-sun, Edurne Pasaban et Gerlinde Kaltenbrunner sont prévenues mais elles savent autre chose : aussi cruelle et sélective soit-elle, l'histoire ne retiendra que le nom de la première alpiniste qui atteindra pour la quatorzième fois les plus hautes cimes.
Elodie Guignard
«Jean Le Bitoux, militant de la mémoire gay»
Société 30/04/2010 à 00h00
«Jean Le Bitoux, militant de la mémoire gay»
Interview
Disparition . Daniel Defert, à l’origine d’Aides, revient sur les combats du fondateur de «Gai Pied» :
Jean Le Bitoux, créateur de l’hebdomadaire Gai Pied et militant homosexuel historique, est mort le 21 avril. Il est enterré, vendredi à 10 h 20, au cimetière du Père-Lachaise, à Paris. Daniel Defert, fondateur de l’association Aides, témoigne de son parcours.
Jean Le Bitoux était à part, peu connu dans le grand public. Quelle place avait-il ?
Effectivement, il n’avait pas la flamboyance d’un Guy Hocquenghem. Il était discret. Il avait une certaine conception de son combat qui était différente de celle majoritaire alors dans le milieu gay. Ce n’était pas, pour lui, un combat identitaire. La vie gay est une des formes de la vie sociale, elle est impliquée dans bien d’autres combats. C’est ainsi qu’il s’est présenté en 1978 aux élections législatives, ce qui ne s’était jamais fait. Puis il a créé le Groupe de libération homosexuelle-politique et quotidien (GLH-PQ), mouvement très original, de quartier, qui a existé dans plusieurs villes de France. C’est cela qui me frappe dans son histoire : il a œuvré pour une visibilité homo. Il disait qu’il fallait inventer le contenu d’une vie gay et en cela, il était en phase avec Michel Foucault.
C’est d’ailleurs, en 1978, dans la cuisine de l’appartement de Michel Foucault, à Paris, que le titre de l’hebdomadaire Gai Pied a été trouvé…
Jean a écrit que c’est Foucault qui l’a trouvé. Je me souviens, nous étions dans la cuisine, lui, Thierry Voeltzel, Michel et moi. Il nous parlait de son projet de journal et on a discuté du titre. On avait évoqué : «Gay tapant». Et Foucault a pu évoquer le titre «Gai pied», en précisant qu’il fallait prendre un gay pied, mais empêcher le guêpier des ghettos.
En tout cas, Gai Pied sera le premier journal gay en kiosque, le premier journal gay qui n’est pas acheté en fraude, sous le manteau. Véritable revue d’informations sur la vie sociale des gays, Gai Pied va tirer tout de suite à plus de 10 000 exemplaires, et aura une réelle importance sur la culture homosexuelle.
Pourtant, dès 1983, Jean Le Bitoux va quitter Gai Pied.
Il en a beaucoup souffert, il ne voulait pas de dérives commerciales. Il fondera d’autres journaux ou revue. Il aimait écrire.
En 1985, il rejoint Aides que vous veniez juste de créer…
Oui, c’est un militant historique. Avec Frédéric Edelmann et Jean-Florian Mettetal, il s’est impliqué dans la rédaction de documents de prévention, et notamment dans les bars. Mais il a connu une vie économiquement difficile, car il investissait beaucoup dans la création de ses journaux.
Parlait-il alors de sa séropositivité ?
Dans son livre Citoyen de seconde zone (1), il évoque une séropositivité dès le tout début des années 80. Mais nous n’en avons jamais parlé. Je n’ai jamais osé aborder cette question avec lui. Peut-être parce que c’était évident pour lui, et que moi je ne me sentais pas autorisé à le faire. Puis ce fut son combat sur la mémoire et sur les déportations d’homosexuels pendant la guerre.
Son axe majeur a été d’être un militant de la visibilité mais aussi de la mémoire. Il a rassemblé des tonnes d’archives sur le mouvement gay et son histoire. Il espérait la création d’archives gays, comme cela s’est fait dans des grandes villes américaines. Mais cela ne s’est pas réalisé, la mairie de Paris n’a pas donné suite.
Dans son combat pour la reconnaissance des déportations d’homosexuels, il s’est engagé à partir des mémoires de Pierre Seel qui avait été déporté. C’était un combat difficile qui a obtenu au début des années 2000 une reconnaissance. Cela correspondait, pour lui, à cette question essentielle : faire vivre la mémoire des combats, des résistances, et des humiliations des homosexuels.
(1) Hachette, 2003, 22,80 euros
«Jean Le Bitoux, militant de la mémoire gay»
Interview
Disparition . Daniel Defert, à l’origine d’Aides, revient sur les combats du fondateur de «Gai Pied» :
Jean Le Bitoux, créateur de l’hebdomadaire Gai Pied et militant homosexuel historique, est mort le 21 avril. Il est enterré, vendredi à 10 h 20, au cimetière du Père-Lachaise, à Paris. Daniel Defert, fondateur de l’association Aides, témoigne de son parcours.
Jean Le Bitoux était à part, peu connu dans le grand public. Quelle place avait-il ?
Effectivement, il n’avait pas la flamboyance d’un Guy Hocquenghem. Il était discret. Il avait une certaine conception de son combat qui était différente de celle majoritaire alors dans le milieu gay. Ce n’était pas, pour lui, un combat identitaire. La vie gay est une des formes de la vie sociale, elle est impliquée dans bien d’autres combats. C’est ainsi qu’il s’est présenté en 1978 aux élections législatives, ce qui ne s’était jamais fait. Puis il a créé le Groupe de libération homosexuelle-politique et quotidien (GLH-PQ), mouvement très original, de quartier, qui a existé dans plusieurs villes de France. C’est cela qui me frappe dans son histoire : il a œuvré pour une visibilité homo. Il disait qu’il fallait inventer le contenu d’une vie gay et en cela, il était en phase avec Michel Foucault.
C’est d’ailleurs, en 1978, dans la cuisine de l’appartement de Michel Foucault, à Paris, que le titre de l’hebdomadaire Gai Pied a été trouvé…
Jean a écrit que c’est Foucault qui l’a trouvé. Je me souviens, nous étions dans la cuisine, lui, Thierry Voeltzel, Michel et moi. Il nous parlait de son projet de journal et on a discuté du titre. On avait évoqué : «Gay tapant». Et Foucault a pu évoquer le titre «Gai pied», en précisant qu’il fallait prendre un gay pied, mais empêcher le guêpier des ghettos.
En tout cas, Gai Pied sera le premier journal gay en kiosque, le premier journal gay qui n’est pas acheté en fraude, sous le manteau. Véritable revue d’informations sur la vie sociale des gays, Gai Pied va tirer tout de suite à plus de 10 000 exemplaires, et aura une réelle importance sur la culture homosexuelle.
Pourtant, dès 1983, Jean Le Bitoux va quitter Gai Pied.
Il en a beaucoup souffert, il ne voulait pas de dérives commerciales. Il fondera d’autres journaux ou revue. Il aimait écrire.
En 1985, il rejoint Aides que vous veniez juste de créer…
Oui, c’est un militant historique. Avec Frédéric Edelmann et Jean-Florian Mettetal, il s’est impliqué dans la rédaction de documents de prévention, et notamment dans les bars. Mais il a connu une vie économiquement difficile, car il investissait beaucoup dans la création de ses journaux.
Parlait-il alors de sa séropositivité ?
Dans son livre Citoyen de seconde zone (1), il évoque une séropositivité dès le tout début des années 80. Mais nous n’en avons jamais parlé. Je n’ai jamais osé aborder cette question avec lui. Peut-être parce que c’était évident pour lui, et que moi je ne me sentais pas autorisé à le faire. Puis ce fut son combat sur la mémoire et sur les déportations d’homosexuels pendant la guerre.
Son axe majeur a été d’être un militant de la visibilité mais aussi de la mémoire. Il a rassemblé des tonnes d’archives sur le mouvement gay et son histoire. Il espérait la création d’archives gays, comme cela s’est fait dans des grandes villes américaines. Mais cela ne s’est pas réalisé, la mairie de Paris n’a pas donné suite.
Dans son combat pour la reconnaissance des déportations d’homosexuels, il s’est engagé à partir des mémoires de Pierre Seel qui avait été déporté. C’était un combat difficile qui a obtenu au début des années 2000 une reconnaissance. Cela correspondait, pour lui, à cette question essentielle : faire vivre la mémoire des combats, des résistances, et des humiliations des homosexuels.
(1) Hachette, 2003, 22,80 euros
Inscription à :
Articles (Atom)